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De toutes les villes anciennes, Bou Saâda est, sans nul doute, celle qui a perdu le plus son âme. Oui, bien sûr, elle a été de tous les plans de développement, mais construire des agglomérats urbains et divers équipements publics est-il une fin en soi ? Cité dont l’authenticité identitaire plonge ses racines dans l’ère médiévale du Maghreb central, elle perd tous ses repères sociétaux pour s’inscrire dans le microcosme déviant des gros groupements urbains (délinquance, drogue et autres tares). A l’orée des années 1970, cette ancienne sous-préfecture, érigée en 1958, comprenait une dizaine de communes totalisant les 300 000 ha. Et comme pour annihiler toute velléitaire prétention wilayale, on la scinde en deux daïras lors de sa mise sous la coupe de sa voisine issue d’une autre wilaya.
Son sort fut donc scellé dès 1974, date du premier découpage administratif. Elle est «dégraissée» de ses 6 communes restantes qu’on érige en daïras lors des réorganisations administratives de 1984 et 1990. De toutes les anciennes agglomérations de son voisinage immédiat, elle était en pole position pour une promotion socioéconomique durable par rapport à Bordj-Bou-Arréridj, M’sila à l’est, Djelfa à son sud-ouest pour avoir été un centre éducatif et cultuel à rayonnement régional.
Elle a eu, à ce titre, à accueillir des cohortes d’apprenants issus de ces agglomérations soit dans son défunt Institut de l’enseignement originel — (érigé aux lieu et place de sa medersa badisienne) —, dans sa célèbre zaouïa Rahmania d’El-Hamel, ou encore dans son ex-Institut de technologie de l’éducation (ITE).
Ce dernier sera transféré au chef-lieu de la «wilaya fatia», comme on aimait à surnommer les nouvelles circonscriptions territoriales. Au fil du temps, elle a perdu ses trois salles de cinéma, son hippodrome, son court de tennis, son agence Air Algérie et son aéroclub de l’aérodrome d’Eddis (Ouled Sidi Brahim) à partir duquel le regretté wali, Rachid Aktouf, pouvait survoler sa nouvelle wilaya. Sans verser pour autant dans la paranoïa, le complexe du siège territorial fait qu’on la déleste à chaque occasion d’attributs jusque-là acquis ; le simple bulletin météo délivré par la Radio nationale depuis des lustres s’est éclipsé au bénéfice du chef-lieu. Cet aérodrome, réhabilité pourtant dans les années 1990, ne connaît aucune activité aérienne depuis les fugaces rotations de l’éphémère Khalifa Airlines.
En dépit du besoin créé et de la nécessité établie, aucune autre substitution n’est venue sortir cette infrastructure de sa torpeur. La déchéance n’épargnera pas les infrastructures touristiques héritées de l’ère coloniale ; c’est ainsi que les hôtels L’Oasis, le Sahara, les restaurants Le Ritz et La Palmeraie fermeront durablement leur accès à une clientèle patiemment constituée. L’hôtel Beauséjour, même s’il existe encore, n’est plus que l’ombre de lui-même.
Les hôtels Le Caïd et le Kerdada (ex-Transat), traversant les pires moments de leur histoire, n’ont dû leur salut qu’à leur reprise par le groupe hôtelier El-Djazaïr. L’autorité locale, dans l‘expectative, n’a eu aucun mérite dans ce sauvetage. Et si elle a encore de la ressource, la réhabilitation des hôtels l’Oasis et le Sahara, biens communaux qui se délitent à vue d’œil, devrait être une priorité absolue si l’on a décidé du sort touristique de la cité. Ceci n’est, bien entendu, que la partie visible de l’iceberg car les attraits touristiques dont se prévalait la région sont en voie d’extinction durable.
C’est ainsi que le mythique Moulin Ferrero, laissé à l’abandon, a été emporté par une furieuse crue dont seul oued Bou Saâda en est capable. Mitée par les constructions illicites, ce qui devait être la zone d’expansion touristique (ZET) est livrée à la curée. On y construit la nuit tombée et les jours de repos de l’administration. Il s’est même trouvé des édiles locaux pour encourager ce genre de squat.
D’ailleurs, ils n’en sont pas à leur première incurie. Ce nouveau genre d’élus est apparu lors de la survenue de la crise des années 1990 où les instances communales transitoires sévirent sans retenue. Après cette phase où la légalité n’était, pas toujours, le souci majeur dans la gestion de la chose publique, beaucoup de mauvaises pratiques survécurent à cette période.
La situation actuelle est aggravée par les dissonances des chapelles politiques dont les tiraillements compétitifs vont jusqu’à l’inhibition de l’initiative. La chapelle qui dirige la commune de Bou Saâda depuis deux longs mandats, beaucoup plus soucieuse de son image de probité qu’elle veut renvoyer, se confine dans un immobilisme béat.
En dépit de la réhabilitation de ses berges, l’oued, ce lieu d’inspiration d’une multitude de peintres orientalistes dont le célébrissime Nacereddine (Etienne) Dinet, est un véritable dépotoir dont les miasmes malodorants saisissent au nez tout visiteur pris par la nostalgie du site, jadis luxuriant. L’atelier en forme de qoubba de l’artiste peintre précité n’est plus qu’un vague souvenir immortalisé par la photographie.
Les moulins à grains, au nombre de cinq qui utilisaient l’énergie hydraulique pour faire mouvoir leur immense aube, font partie d’un passé lointain. Les randonnées camelines vers les dunes, autre attrait de l’oasis, se sont estompées dans la mémoire collective de la cité. L’exploitation effrénée du sable à coup de pelleteuses a «décharné» le lit de l’oued Maitar, transformé en immense gruyère dont les crues, de plus en plus dévastatrices, menacent tout ce qui se trouve en aval.
A propos des atouts touristiques, jadis attractifs, il est utile de rappeler que les nombreuses visites ministérielles depuis M. Bengrina à M. Ghoul en passant par M. Rahmani n’ont été d’aucun effet pour extirper l’activité touristique de son profond marasme. Il y a eu, certes, l’idée généreuse du dernier nommé qui a fait miroiter l’espoir d’ériger l’Institut des techniques hôtelières (ITH) en institut africain, mais sans lendemain. Le seul changement intervenu au niveau de cet établissement inauguré par le défunt président Houari Boumediène en 1969 aura été sa nouvelle dénomination. Maintenant que le décor est planté, que faut-il entreprendre pour réinventer un tourisme anciennement artisanal, mais qui drainait, bon an, mal an, jusqu’à 35 000 nuitées.
En parallèle, les activités annexes, notamment artisanales, faisaient vivre une multitude de familles intégrées dans un circuit économique des plus ingénieux dans l’art de la laine, du cuir et de la forge.
Doté présentement d’un centre artisanal, cet art ancestral qui perd inexorablement de son authenticité ploie sous le poids de la raréfaction de la matière première, les charges diverses et la mévente.
En fait, le statut envié de chef-lieu n’est pas tant la promotion administrative d’une agglomération, mais plutôt l’activité économique durable générée par ce statut. Il y a, cependant, des exceptions à cette règle que sont les daïras d’El-Eulma, de Tadjenanet ou de Sig qui développent un dynamisme économique particulier. Le grief se situe surtout autour du développement socioéconomique débridé des chefs-lieux, au détriment d’une logique qui tient compte du nombre d’habitants couverts plutôt que du statut arbitrairement acquis. Si cette logique était dans l’usage du planificateur, Bou Saâda ne serait pas considérée comme une quelconque daïra de la circonscription territoriale. Grand bassin culturel de par le nombre de ses auteurs dont certains de notoriété internationale, ses musiciens-compositeurs, ses artistes peintres, ses poètes, ses chantres lyriques et autres créateurs, elle mérite, à notre sens, un espace approprié qu’est une Maison de la culture au lieu d’un famélique centre culturel de quartier. A défaut d’université à l’exemple de Khemis-Miliana de même statut administratif, elle ne bénéficia que laborieusement d’un centre universitaire qui sort à peine de terre.
Le paradoxe est des plus édifiants dans le secteur du sport, car Amal Bou Saâda (ABS), son équipe de football en Ligue nationale 2 depuis plus d’une décennie, n’a que le stade communal pour évoluer. Ces nageurs privés d’une piscine communale à l’abandon se rabattent tous sur l’unique piscine semi-olympique qui s’avère exiguë.
La chronique locale raconte que lors de son dernier passage en 2013, le Premier ministre a annoncé le projet de réalisation d’un nouveau stade de 15 000 places qui abriterait quelques matchs de la CAN dont on nourrissait l’espoir de l’organiser en 2017 dans notre pays. Depuis, la réduction de la ressource budgétaire et le Gabon en décidèrent autrement.
Occupant le sud de la wilaya, ce bassin de population qui gravite autour de la cité, évaluée à près de 500 000 âmes, étiqueté comme agropastoral, ne vit que de cette seule spéculation quand on sait que cette activité archaïque, sujette aux aléas climatiques et aux épizooties, ne profite qu’aux gros propriétaires de cheptel ovin. Alors, l’autre alternative ne pouvait être que l’initiative industrielle publique.
Pendant que les agglomérations, précédemment citées, bénéficiaient d’une zone industrielle en première intention, car certaines disposent de deux zones présentement, cette partie méridionale végète avec quelques unités de fabrication de matériaux de construction d’opérateurs privés.
L’inactivité, surtout celle des jeunes et des femmes, est dans le contexte mortifère. En ce qui concerne les services, le déficit en matière de postes et de transport urbain est criant. Le ratio de couverture par les bureaux de poste est actuellement de 1 pour 30 000 ha, celui normalisé serait de 1 pour 5 000 ha. Le transport public urbain et suburbain, quant à lui, n’existe pas ; il ne serait même pas envisagé. La population est livrée au diktat des taxis et autres transporteurs frauduleux. Hormis le département de la Justice et celui de l’Intérieur (DGSN) qui ont réalisé, respectivement, un centre pénitentiaire et plusieurs sièges de sûreté urbaine, les autres secteurs d’activité (banques, assurances, administrations diverses) se sont contentés de locaux aménagés ou réhabilités appartenant à la collectivité communale ou aux particuliers. Il y va de même pour le siège de la daïra qui n’a trouvé refuge que dans celui de la défunte commune mixte datant de 1874.
Les équipements structurants, annoncés et favorablement accueillis par la population, n’ont malheureusement pas abouti au sens de la concrétisation sur le terrain ; il y a lieu d’en citer les plus marquants tels que le projet de raccordement au grand transfert d’eau d’El-Menia vers les wilayas des Hauts-Plateaux, le projet de barrage de Medjedel, ainsi que les projets de l’Etablissement hospitalier spécialisé mère-enfant et le Palais de la culture. Le couperet de l’austérité en a décidé autrement.
A ce propos, les difficultés financières du pays sont un fait reconnu par tout citoyen eu égard à la chute du prix du baril de pétrole, mais cette mauvaise passe doit être gérée avec discernement pour ne pas pénaliser, encore, les zones les moins équipées ou retardataires du fait même de l’immaturité de leur représentation élective.
Il faut reconnaître aussi qu’en dépit des efforts de développement déployés, à tous crins, lors du programme de relance économique lancé en 2001 et les plans qui l’ont suivi, certaines autorités locales n’ont pas saisi les nombreuses opportunités offertes pour faire sortir un tant soit peu leur circonscription de la pénombre socioéconomique ambiante.
Les pouvoirs publics auraient été bien avisés de faire la distinction entre zones «au vert», normalement équipées, et zones «à l’orange», encore sous-équipée, pour appliquer les mesures de restriction budgétaire. Chacun sait que pendant que des localités ou groupes de localités réclamaient l’eau, le gaz ou les services primaires, d’autres, plus chanceuses, réclamaient le tramway ou un parc de loisirs. Occupant le 33e rang national de par sa population, l’agglomération urbaine de Bou-Saâda devance, selon le dernier RGPH (recensement de la population), les villes de Mascara et Tizi-Ouzou.
Bouillonnante certes, la cité, qui s’est développée à son propre compte, vient à peine d’établir son Plan directeur d’aménagement urbain (PDAU), le mal était donc déjà fait à l’instar des excroissances de Sidi Slimane, une ville dans la ville ; Maitar, une cité qui a suivi le cours de l’oued de même nom, et Rasfa, un «béton-ville», selon Rachid Sidi Boumediène. Le tissu urbain, qui va dans tous les sens, est scindé en deux par les gorges de l’oued qui le traversent. A ce titre les quartiers sud ne dépendent que du seul et unique autopont datant de la fin des années 1960, emporté une première fois par les flots impérieux.
Le deuxième, pourtant inscrit comme objectif planifié, n’a pas trouvé une réelle volonté pour le concrétiser sur le terrain. Cette concentration humaine n’a, pour vaquer à ses occupations quotidiennes, que les voies anciennement héritées pour évoluer. Pratiquement, un seul boulevard, drainant et le flux circulant habituel et les visiteurs de passage dans la ville.
Par le tintamarre ambiant généré par l’étroitesse des voies et la densité du flux circulant, le visiteur aura l’illusion de se trouver dans une cité opulente du Nord !
Le planificateur colonial qui voulait en faire une cité touristique où le pittoresque prend le pas sur la modernité en fit un ersatz de cité oasienne la plus proche d’Alger ; aussi les grands boulevards et avenues n’étaient pas dans ses tablettes.
Le planificateur national ne fit pas mieux. Au lieu d’aller carrément vers une ville nouvelle avec tous ses attributs à l’effet d’une bonne évolution urbaine avec, cependant, la préservation de la médina, il opta pour le modèle hybride, soit le «un peu de tout». A ce propos, il nous vient à l’esprit ce philosophe, paraphrasant la sentence du poète britannique William Crowper, qui dit : «Dieu a fait la campagne et l’homme a fait la ville.» Y ajouta : «Et le diable a fait la ville nouvelle.»
Le paradoxe, c’est qu’on tente de recopier un style ancien dans la nouvelle agglomération et on laisse faire au niveau de la vieille médina : ça va du vitrage à l’habillage par l’aluminium. Le vieux site qui daterait de la fin du XVe siècle et dont «El Masjad El Attik» serait l’un des plus anciens lieux du culte du pays porte jusqu’à ce jour le nom de «Gsar». Tombant en ruine, cet ancien bâti est appelé à disparaître, inexorablement, sous les coups de boutoir des morsures du temps et de l’indifférence générale. Même l’aide extérieure lui est déniée.
La Conférence permanente des villes historiques de la Méditerranée, dont l’une des sessions s’est tenue du 22 au 25 mars 2012 en ses murs, lui proposait la confirmation de sa candidature par une lettre d’intention pour pouvoir bénéficier d’avantages substantiels pour sa préservation.
La lettre d’intention de la municipalité n’a pas encore obtenu l’approbation de la tutelle centrale. En attendant, cet inestimable patrimoine matériel continuera à geindre sous l’injure du temps et les méfaits dévastateurs de la main de l’Homme.
Pompeusement qualifiée de studio cinématographique à ciel ouvert, tant il est vrai que son cadre topographique allie montagnes, dunes, forêts, eaux vives, palmeraies et grands espaces steppiques, la région a été le théâtre de plus d’une cinquantaine d’œuvres filmiques, de Tartarin de Tarascon de Raymond Bernard dans les années 1930 jusqu’à la Trahison de Philippe Faucon en 2005 passant par la mythique fresque biblique Samson et Dalila du grandissime Cecil Blount de Mille en 1949.
Ce dernier a eu, entre autres, l’oscar du meilleur décor, c’est dire la singularité de ses atours naturels époustouflants.
A ce titre, l’on s’attendait à l’établissement d’un pôle de l’audiovisuel, comme recommandé par le Schéma national d’aménagement du territoire (Snat) et dont le texte de loi a été promulgué en 2010. Contre toute attente, nous avons appris que ce sera El-Achour, dans la périphérie d’Alger, qui recevra «La cité du cinéma».
F.Z
Mohamed Benhouhou
Mohamed Benhouhou Notre ami Farouk ZAHI nous rappelle de nouveau au bon souvenir de nos gouvernants qui ont tout fait pour que notre cité séculaire reste tiraillée entre les » énormes possibilités » qu’ils nous attribuent et les moyens planifiés qu’ils nous promettent toutes les années bissextiles. Le style clairvoyant de Si Kamel est malgré tout porté par l’optimisme ancestrale qui a permis à notre cité et notre région de traverser l’Histoire. Le caractère « industrieux » des populations locales continue hélas de servir d’alibi « politique » pour justifier les approches utopiques de responsables déconnectés des réalités. La culture du « fais moi vivre aujourd’hui et tues moi demain » fait le reste.
Par Farouk Zahi





