— On se souvient tous de cette grande horloge perchée en hauteur, visible depuis chez soi et que l’on pouvait voir de loin : c’était un peu notre Big Ben. Quand j’étais petit, j’imaginais même un téléphérique pour y accéder !
Au regard de l’état de cette fortification, la question de sa restauration, de sa réhabilitation, voire de sa réaffectation, s’impose naturellement. La problématique se dessine avec clarté : faut-il parler de la Tour de l’Horloge, du Fort Cavaignac, ou plus largement d’une Fortification Militaire ?
À l’image de cette formule de Laurent Terzieff — « Pour moi, le théâtre n’est pas ceci ou cela, mais ceci et cela. Il est ce que l’on en attend. »
« Ce lieu ne peut se limiter à une unique dénomination. À la croisée de la mémoire, de l’architecture et des usages possibles, il se construit autant à partir de son histoire que du projet que nous lui assignons, en tant que trace d’un des épisodes les plus cruels de notre histoire. »
Personnellement, je préfère l’appellation Tour d’Horloge —Bordj-Essaâ—, pour plusieurs raisons.
Qui dit horloge dit que le temps s’écoule ; nos yeux sont rivés sur l’aiguille, scrutant le passage des heures. Il est temps, ici, de construire une idée. Bou Saâda a toujours été un passage pour les révolutionnaires, et à chaque arrêt, une histoire s’écrit — souvent au prix du sang et des sacrifices.
Ce lieu, qui domine cette belle contrée, ne peut être ignoré : il est temps de lui donner un visage et un nom. L’héritage historique doit être raconté et expliqué. Notre mémoire ne peut se déliter ; nos couleurs ne peuvent s’effriter ni s’affaiblir. Ce site doit devenir un lieu de mémoire, un musée, un capital mémoriel pour les générations futures.
Ce lieu nous parle et nous fait réagir ! L’âme de Bou Saâda reste concentrée en ce lieu, au moment où son sens historique n’a pas encore été pleinement compris.
À juste titre, le défunt Farouk Zahi en parlait, lui attribuant une portée historique et révolutionnaire : Bordj-Essaâ — la Tour de l’Horloge — était anciennement le Fort Cavaignac, du nom du sinistre général de la colonisation, complice des généraux Pélissier et Saint-Arnaud, initiateurs des enfumades des damnés du Dahra. Cette horloge égrène le temps de la colonisation. La résistance de Benchabira fut réduite en novembre 1849, soit trois ans avant celle des Zaâtcha, par la puissance du canon. Et sa butte inférieure est l’actuel sanctuaire de chouhada qui abrite près de 250 sépultures.
Dans le même sens, M Saadi Benhouhou propose une chronologie plus précise, contextualisant le lieu et sa raison d’être. Avec son style, il nous peint toute la géographie et l’histoire de ce site, faisant de la tour d’horloge à la fois un repère historique et un symbole de mémoire.
Je le cite : « Le fort Cavaignac, également appelé Bordj-Essâa, est l’un des monuments historiques de Bou-Saâda, construit entre 1850 et 1852 sous les ordres de l’officier Louis Faidherbe, pour asseoir la domination coloniale après la prise de l’oasis en 1849. Situé sur une colline surplombant le centre-ville, il comprenait une caserne, des murailles, des tours, des salles d’entraînement, une écurie et, à partir de 1876, une infirmerie militaire devenue plus tard l’hôpital civil Dr Étienne Sergent, célèbre pour le sérum anti scorpionique mis au point par ce biologiste français. »
— « Dans les années 1930-1940, un jardin public, Djenane El Baylek, avec allées, fontaine, bancs, végétation et terrains de sport, est aménagé en contrebas du fort. En 1942, des troupes américaines occupent la caserne et introduisent des nouveautés comme le bulldozer et le volley-ball, avant de quitter progressivement l’Algérie à partir de 1943. »
— « Après l’indépendance, l’hôpital redevient civil jusqu’à la construction du nouvel hôpital. L’ancienne écurie devient un marché couvert, puis le siège de l’APC, tandis que l’ancien hôpital abrite le groupement régional de la sûreté nationale. Le fort, lui, est laissé à l’abandon et tombe progressivement en ruines. »
La question patrimoniale se pose de manière cruciale lorsqu’on examine le cas du fort Cavaignac à Bou Saâda, tel qu’étudié dans le mémoire de master d’ElBahi Wissam (Monographie du Fort Cavaignac – Bou Saâda, Master Architecture, Urbanisme et Patrimoine, Université Saad Dahlab, Blida) : « Ce site illustre les enjeux majeurs liés à la conservation et à la réutilisation du patrimoine militaire du XIXᵉ siècle en Algérie. Témoin de l’histoire coloniale et de la mémoire locale, le fort, aujourd’hui en grande partie abandonné, est menacé de dégradation, compromettant la transmission de son héritage culturel et architectural. La forte charge historique du lieu et sa fonction défensive d’origine rendent complexe sa reconnaissance, sa préservation et sa valorisation dans un contexte contemporain marqué par des débats mémoriels autour du patrimoine architectural des XIXᵉ et XXᵉ siècles. »
On a pu observer, ici et là, des tentatives visant à redonner vie à l’horloge et à la rendre de nouveau parlante. Cette génération — en partenariat avec un vieux routier, grand témoin de notre patrimoine, M. Said Habichi —, à cheval entre passé et présent, soucieuse de son histoire et jalouse de la conservation de ses trésors, démontre que Bou Saâda n’est pas seulement un lieu de passage ou un simple dortoir culinaire.
Construisons ensemble des remparts historiques qui ont fait de cette ville un musée à ciel ouvert. Réalisons un inventaire de nos sites et cités patrimoniaux : touristes et habitants sont en quête de leur histoire. C’est la rencontre entre histoire, mémoire et générations, qui nous relie à nous-mêmes — sans styliser ni embellir le passé, mais en parlant simplement avec nous-mêmes.
« Penser, c’est comparer, rapprocher et peser. »
C’est à partir de ce principe que j’ai envie d’évoquer le Fort d’Issy —près de chez moi, en France—, ancien fort militaire et l’un des seize forts détachés de l’enceinte de Thiers, construits pour protéger Paris durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle.
Situé sur la commune d’Issy-les-Moulineaux, dans les Hauts-de-Seine, ce lieu militaire chargé d’histoire a connu une profonde transformation. Il est aujourd’hui devenu un fort numérique, au cœur d’un écoquartier innovant, symbole du passage d’une architecture défensive à un espace tourné vers les usages numériques, la durabilité et la vie urbaine contemporaine.
Loin de moi tout suivisme moutonnier. Je sais ce que je cherche et, comme on dit à Bou Saâda : « Je sais où j’enterre mon père. »
Il ne s’agit pas de caprice, mais de réaffecter un lieu qui peut être d’une grande utilité publique. Le réutiliser, le rendre plus vivant, et pourquoi pas s’inspirer d’autres projets, ici ou ailleurs.
Tout projet bien étudié et mûrement réfléchi vaut mieux que la dégradation actuelle. Ceux qui connaissent ce lieu savent à quel point il est urgent de lui redonner une âme.
La Cité du Bonheur peut, par la force des choses, devenir une grande destination touristique, riche de sites patrimoniaux. L’histoire de cette belle région s’écrit par ses enfants ; ne pas laisser ce lieu en déperdition, c’est préserver une part de nous-mêmes qui, autrement, finirait par mourir.
Encore une fois, je ne suis pas fétichiste, mais profondément attaché à mon histoire et à ma patrie. Je souhaite que Bou Saâda devienne une ville de culture et de patrimoine. Faisons l’effort de rendre les choses possibles.
Le citoyen peut apporter sa pierre à l’édifice, mais la responsabilité première revient aux autorités publiques, qui doivent imaginer et porter un projet ambitieux pour ce lieu.
Comment valoriser un site patrimonial grâce au tourisme culturel ?
Cette question a été posée pour un autre site ; je me permets de la transposer et, de ce fait, de la reprendre afin de l’appliquer à la tour de Bou Saâda.
« Le patrimoine culturel est bien plus qu’un héritage du passé : c’est une ressource vivante, capable de dynamiser les territoires, de renforcer l’identité locale et de générer une réelle attractivité. Mais comment transformer un site patrimonial en un véritable levier de développement touristique ? La réponse tient en deux mots : le tourisme culturel. »
L’Algérie s’appuie sur ses terres, regorgeant de fortifications, chacune d’elles renfermant une page de l’histoire de cette nation combattante. Rien n’y a été obtenu gratuitement : tout a été chèrement payé.
Pour n’en citer que deux sites historiques faisant partie de notre mémoire, chacun est chargé d’histoires et d’événements.
Le fort de Santa Cruz, situé à Oran, en Algérie. Érigé par les Espagnols entre 1577 et 1604, ce fort fut le théâtre de combats sanglants opposant les Algériens aux forces espagnoles. Il se dresse sur la crête du massif de l’Aïdour, dominant la ville comme un témoin silencieux des luttes et des sacrifices du passé.
A Djelfa : Âgé de plus de 140 ans, le monument, communément appelé « Dar al-Baroud » (la Poudreuse), également connu sous le nom de « Fortin Bruyès », remonte à l’époque ottomane. Il a ensuite été reconstruit et restauré par la France coloniale, qui y a aménagé deux tunnels souterrains : l’un menant à l’actuelle caserne Cavareli – Ibn Ayad, et l’autre vers la caserne située près de l’ancien bureau de poste, où le colonialisme français entreposait ses armes.
Pour conclure, et en paraphrasant l’expression populaire selon laquelle « il faut remettre la Tour d’Horloge au centre du village », nous souhaitons exprimer notre profonde conviction que la cité du bonheur retrouvera ses grands moments de gloire.
Mes amitiés.
لأمين ناجي





